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English-French Library Zola, Émile, 1840-1902 - Contes à Ninon [français, 102 pages]

   
Zola sur Wikipedia...

- Extraits -

Page 1 : This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. ÉMILE ZOLA CONTES Á NINON TABLE DES MATIÈRES A NINON SIMPLICE LE CARNET DE DANSE CELLE QUI M'AIME LA FÉE AMOUREUSE LE SANG LES VOLEURS ET L'ÂNE SOEUR-DES-PAUVRES AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC I. Mes héros II. Ils se mettent en campagne III. Léger aperçu sur les momies IV. Les poings de Sidoine V. Le discours de Médéric VI. Médéric mange des mûres VII. Où Sidoine devient bavard. VIII. L'aimable Primevère, reine du royaume des Heureux. IX. Où Médéric vulgarise la Géographie, l'Astronomie, l'Histoire, la Théologie, la Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences naturelles et autres menues Sciences. X. De diverses rencontres, étranges et imprévues, que firent Sidoine et Médéric. XI. Une école modèle. XII. Morale.

Page 12 : N'est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse? N'est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment des seuls initiés? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant à pleine main les espérances et les souvenirs. II Georgette sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge heureux où le songe et la réalité se confondent; douce et passagère époque, l'esprit voit ce qu'il rêve et rêve ce qu'il voit. Comme tous les enfants, elle s'était laissé éblouir par les lustres flambants de ses premiers bals; elle se croyait de bonne foi dans une sphère supérieure, parmi des êtres demi-dieux, graciés des mauvais côtés de la vie. Légèrement brunes, ses joues avaient les reflets dorés des seins d'une fille de Sicile; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son regard. Oubliant qu'elle n'était plus sous la férule d'une sous-maîtresse, elle contenait la vie ardente qui brûlait en elle.

Page 23 : Tu le sais bien, toi, Ninon, que la fée Amoureuse existe. Vois-la danser dans notre foyer, et plains les pauvres gens qui ne croiront pas à ma belle fée. Lorsque Odette s'éveilla, un rayon de soleil éclairait sa chambre, un chant d'oiseau montait du dehors, et le vent du matin caressait ses tresses blondes, parfumé du premier baiser qu'il venait de donner aux fleurs. Elle se leva, joyeuse, elle passa la journée à chanter, espérant en ce que lui avait dit la bonne fée. Elle regardait par instants la campagne, souriant à chaque oiseau qui passait, sentant en elle des élans qui la faisaient bondir et frapper ses petites mains l'une contre l'autre. Le soir venu, elle descendit dans la grande salle du château. Près du comte Enguerrand se trouvait un chevalier qui écoutait les récits du vieillard. Elle prit sa quenouille, s'assit devant l'âtre où chantait le grillon, et le fuseau d'ivoire tourna rapidement entre ses doigts.

Page 34 : Il avait tant cherché qu'il retrouvait son méchant sourire. III Nous étions enfin sortis des haies. La Seine coulait à nos pieds; sur l'autre rive, un village mirait ses pieds dans la rivière. Nous nous trouvions en pays de connaissance; maintes fois nous avions rôdé dans les îles qui descendaient au fil de l'eau. Après un long repos sous un chêne voisin, Léon me déclara qu'il mourait de faim et de soif. J'allais lui déclarer que je mourais de soif et de faim. Alors nous tînmes conseil. La décision fut touchante d'unanimité: nous devions nous rendre au village; là, nous procurer un grand panier; ce panier serait convenablement empli de plats et de bouteilles; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions l'île la plus verte. Vingt minutes après, nous n'avions plus qu'à trouver un canot. Je m'étais obligeamment chargé de la corbeille; je dis corbeille, et le terme est encore modeste. Léon marchait en avant, demandant une barque à chaque pêcheur.

Page 45 : Soeur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir. Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous; elle donnait, selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons de laine, ou encore des souliers si légers et si forts, qu'ils pesaient à peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait d'une fabrique inconnue; les étoffes étaient merveilleuses de solidité et de souplesse; les coutures se trouvaient si finement piquées, que, dans le trou qu'aurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles magiques avaient aisément trouvé place pour trois de leurs points; et, ce qui n'était pas le moindre prodige, chaque vêtement prenait la taille du pauvre qui s'en couvrait. Sans doute un atelier de bonnes fées venait de s'établir au fond du sac, apportant les fins ciseaux d'or qui coupent dix robes de chérubin dans la feuille d'une rose. C'était, pour sûr, besogne du ciel, tant l'ouvrage était parfait et promptement cousu.

Page 56 : Sidoine, qui avait compris, aurait sauté au cou de son frère, si cela eût été possible. Lui dont l'imagination était fort paresseuse d'ordinaire, il voyait, avec les yeux de l'âme, des champs de bataille vastes comme des océans, riante perspective qui faisait courir des frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de sa blouse et se campa devant Médéric. Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes. --Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous n'aurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien faire qui leur fût agréable? Sidoine crut naïvement que cette question s'adressait à lui. Il eut une idée.

Page 67 : "Mon règne sera un règne de maçons. "Vous le voyez, mes bien-aimés sujets, je me dispose à être un roi très-amusant. Je vous chargerai de belles guerres aux quatre coins du monde, qui vous rapporteront des coups et de l'honneur. Je vous égayerai, au dedans, par de grands tas de décombres et une éternelle poussière de plâtre. Je ne vous ménagerai pas non plus les discours, je les prononcerai les plus vides possible, aiguisant ainsi les esprits curieux qui auront la bonne volonté d'y chercher ce qui n'y sera pas. Aujourd'hui, c'en est assez; je meurs de soif. Mais, en finissant, je vous fais la promesse de traiter prochainement la grave difficulté du budget; c'est une matière qui a besoin d'être préparée longtemps à l'avance, pour être embrouillée à point et obscure suivant la convenance. Peut-être auriez-vous aussi le désir de m'entendre causer religion.

Page 78 : Le Royaume des Heureux est très-peuplé; depuis quand? on l'ignore; mais, à coup sûr, on ne donnerait pas dix ans à cette nation. Elle ne paraît pas encore se douter de la perfectibilité du genre humain, elle vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont à leur tour vingt autres pour être également maintenues. L'édifice d'iniquité et d'oppression n'en est qu'aux fondements. Quelques grands sentiments, simples comme des vérités, y tiennent lieu de règles: la fraternité devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du néant de la créature, le vague espoir d'une tranquillité éternelle. Il y a une entente tacite entre ces passants d'une heure, qui se demandent à quoi bon se coudoyer lorsque la route est large et mène petits et grands à la même porte.

Page 89 : --Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t'offrir d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-t-elle pas un peu adouci ton naturel batailleur? --Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches. Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer. --Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. Hé! marche donc! Tu le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux. --Si je le sais! Cherchons-nous réellement le Royaume des Heureux? --Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement situé, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait peut-être bon de demander notre chemin. --Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous conduisent quelque part. En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route, non loin d'une ville.

Page 100 : C'est là sans doute le châtiment de notre ambition ridicule. Je t'en prie, mon frère Médéric, calme le trouble de mon esprit. --Ne t'inquiète ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il était écrit que nous serions rois, mais c'est là une fatalité dont nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent résultat de changer nos idées premières de domination et de conquêtes. En ce sens, notre règne chez les Bleus a été un apprentissage aussi rude que salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune de ce que, ne pouvant épargner la royauté, elle nous a donné un beau royaume, vaste et fertile à souhait, où nous vivrons en honnêtes gens.

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